Comment j'ai fabriqué « La zone grise » : une IA, mes photos, et une page qui s'affichait vide
Je viens de publier un essai visuel qui se lit en défilant, dans l’esprit des grands formats de la presse. Je l’ai fabriqué avec une IA, sans studio ni graphiste. Plutôt que de vous vendre le résultat, je préfère vous raconter la fabrication : c’est un cas d’usage grandeur nature, avec ses ratages. Il illustre mieux ma façon de travailler que n’importe quelle présentation.
Une première piste, et une panne
Le point de départ était une page de Reuters sur la guerre en Ukraine, où l’on traverse un terrain en défilant. Je voulais ça. J’ai demandé à l’IA de s’en inspirer : elle a lancé six agents en parallèle pour dessiner des planches vectorielles. Ils ont produit une bible graphique très propre, puis ils ont tous buté sur une limite technique. Zéro planche livrée.
En allant regarder de près comment Reuters s’y prend, j’ai compris que je n’avais rien perdu : ce ne sont pas des dessins, ce sont des images, des rendus 3D photoréalistes, avec des encarts posés par-dessus. Hors de portée ici, quel que soit le nombre d’agents.
Copier la référence était donc impossible. Restait à trouver ce que j’avais, moi, et que Reuters n’a pas.
Partir de ce qu’on a déjà
Ce que j’avais, c’était mon téléphone : des photos prises en usine, au fil des missions. Une allée technique bordée de pompes, un pupitre affichant un défaut de vibration, un robot d’inspection seul dans une rue d’usine, des matrices d’atelier couvertes de post-it.
C’est exactement ce que je répète en mission : le premier gisement n’est presque jamais à acheter, il est à réveiller. Je le prêche pour les données de production ; je ne l’avais pas appliqué à mes propres archives.
Le tri a été plus instructif que la production. Sur seize photos, deux ont sauté pour ce que je ne pouvais pas publier : l’une identifiait un client par ses affiches murales, l’autre montrait des visages reconnaissables. Deux autres étaient mal orientées. La contrainte, anonymisation et droit à l’image, a fait le cadrage à ma place, et souvent mieux que moi : une main sur une commande dit davantage qu’un visage.
Restait le montage. Les photos brutes ne font pas un grand format : il a fallu les traiter comme le fait la presse, désaturation partielle, assombrissement, une dérive de couleur propre à chaque acte, les bords fondus dans le noir de la page. Puis poser par-dessus une couche de repères, de libellés et de tracés qui se dessinent au fil du défilement.
Le moment où j’ai failli publier une page vide
J’ai ouvert la page, et je n’ai vu presque aucun texte. Des photos sombres, superbes, et le vide.
Le diagnostic était simple : tout le contenu, les paragraphes, les encarts, les chiffres, démarrait invisible et n’apparaissait que si un script détectait mon défilement. Dès que ce script ne répondait pas, la page ne montrait plus rien. Un article sans texte.
Le plus intéressant n’est pas le bug. C’est que tous les contrôles de l’IA étaient au vert. Elle avait vérifié ses images, ses liens, sa sécurité, son code : rien à redire dans son périmètre. Elle avait vérifié ce qu’elle savait vérifier, sur des captures figées, jamais l’expérience réelle d’un lecteur qui descend une page sur un écran.
Je l’ai vu en ouvrant la page, sur un vrai écran.
Le correctif a tenu en une règle : plus aucun contenu masqué par défaut. Il ne reste pas une seule ligne de la page qui commence en invisible. Et ce n’était pas la seule fois : deux fois encore, sur mes propres captures, j’ai dû signaler des éléments de texte qui passaient sous d’autres. À chaque fois les contrôles étaient au vert. À chaque fois il a fallu quelqu’un qui regarde.
Ce que ça confirme
Ma règle tient en trois mots, vérifier, valider, valoriser, et j’en ai eu une démonstration à mes dépens. L’IA a produit, vite et bien. Elle n’a pas su juger son propre résultat. Personne dans la boucle, et je publiais une page vide en croyant avoir réussi.
Il y a une leçon technique, valable bien au-delà d’un site web : ne faites jamais dépendre un contenu d’un mécanisme qui peut ne pas se déclencher. Si le mécanisme tombe, il doit rester le contenu, pas le vide. C’est vrai d’un capteur qui conditionne un affichage en atelier, d’un calcul qui conditionne une alerte, d’un automate qui conditionne un enregistrement qualité.
Et une leçon de méthode : l’IA dégrossit, la personne tranche. Ce n’est pas une précaution de principe, c’est ce qui sépare un livrable d’un dégât.
La question à poser autour de votre table, lundi matin : chez nous, quels contrôles passent au vert sans que personne ait jamais regardé le résultat ? Ce n’est pas une question sur l’IA. C’est la même depuis toujours. L’IA la rend simplement plus urgente, parce qu’elle produit plus vite que nous ne relisons.
Voir le résultat : La zone grise. Sur le même sujet : Vibe coding, la fin d’une époque et Où l’IA n’a rien à faire. Un cas précis en tête ? Testez en 1 minute s’il mérite vraiment de l’IA, ou parlons-en 20 minutes.